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Chapitre 01
Il faisait encore nuit lorsque, vers cinq heures du matin, Micheline posa un pied hors de son lit. Elle se levait tôt depuis plus d'une trentaine d'années, tout comme elle le faisait déjà autrefois, avant d'entrer au service de cette grande famille qu'est la culture. Avant de franchir le pas et d'intégrer l'administration, elle n'était encore qu'une petite comptable anonyme, employée d'une multinationale. Le travail, le travail, le travail, toujours le travail ! Voilà quel était son hymne à la vie, son credo. Pour le reste, pas grand-chose de bien exaltant. Sa vie, sa vie à elle ! Ah, ce regard sur le monde, du haut de son mètre soixante-neuf !
Six heures. Elle avalait une dernière gorgée de café, caressait affectueusement ses deux chiens, des labradors à la robe feu qu'elle lustrait à force de câlins. Les canins tournaient autour d'elle, demandaient à sortir dans le jardin. Micheline ouvrait la porte-fenêtre du salon, laissait sortir les bêtes qui se précipitaient à l'extérieur. Elles y restaient quelques instants, puis rentraient rapidement pour un dernier au revoir, avant que leur maîtresse ne les abandonne à leur sort enviable d'animaux domestiques. Elle les aimait ses animaux, ah oui, elle les aimait ! Elle les chérissait d'ailleurs plus qu'elle ne chérirait jamais sa propre mère ; comme elle aimait à le dire à qui voulait l'entendre. Le monde entier en ignorait les raisons mais les choses étaient ainsi ! Ne disait-elle pas également : " Qui n'aime pas les bêtes, n'aime pas les gens ! ". Pour sa part, inutile de dire qu'elle adorait les animaux. Cependant, elle n'avait d'affinité qu'avec peu de monde. Elle n'aimait pas les gens, ou peut-être croyait-elle les aimer, parfois, à sa façon !
Micheline posa sa tasse dans l'évier, tout en jetant un coup d'œil sur la pendule de la cuisine. Six heures et trente minutes.
Son téléphone portable continuellement allumé, mais qui d'ordinaire ne sonnait pratiquement jamais, se mit à résonner. Elle l'attrapa, agacée, après avoir fouillé dans le fond de son sac à main accroché au dossier d'une chaise.
Sur l'écran gris de l'objet, une enveloppe indiquait qu'un message attendait d'être lu.
Micheline avait toujours eu le plus grand mal à se servir de cet instrument. Bien souvent, les rares messages que l'on voulait bien lui envoyer, séjournaient pendant plusieurs jours dans la mémoire électronique du téléphone, avant qu'elle ne se décide à les lire ou à les écouter. Pourtant, ce jour-là, peut-être parce qu'il était tôt, elle effectua les manipulations nécessaires et lut le message : " Mon Dieu quelle journée ! ".
Elle ne comprenait pas un traître mot de ce que pouvait bien signifier cette étrange formulation, d'ailleurs elle ne chercha pas plus avant à comprendre, se contentant de laisser retomber le téléphone dans le fond de son sac, ajoutant toutefois, à l'attention de l'expéditeur anonyme du texto : " C'est pas une heure chrétienne pour emmerder le monde ! ".
Un petit coup d'éponge sur la toile cirée de la table, afin que sa cuisine soit irréprochable. Elle jette l'éponge dans l'évier. Au passage, elle donne une petite tape affectueuse sur la croupe de l'un de ses chiens, tout en lui ordonnant d'aller dans son panier : l'animal obtempère sans trop se faire prier ; il a l'habitude.
Le trajet sera long jusqu'à son travail ; il ne faut pas tarder !
Elle laissera sa voiture sur le parking de la gare, à une demi-heure de là. Il sera alors près de sept heures. Le temps d'attraper le train de banlieue, d'essayer de s'y trouver une place, de préférence aux côtés de copines de voyage avec qui elle médira probablement, et elle pourra s'installer aussi bien que sa force de caractère et son toupet le lui permettront. Après trois quarts d'heure de trajet à travers villes et paysages campagnards, elle arrivera enfin à destination.
Sur la route en direction de la gare, Micheline ne remarqua même pas l'accident qui venait de se produire. Elle ne remarquait jamais rien de ce genre, ou peut-être ne voulait-elle pas remarquer, ou peut-être encore, ne voulait-elle pas s'arrêter, de manière à ne pas bousculer son emploi du temps, ses petites habitudes quotidiennes.
Il faisait un froid de canard, un de ces froids qui saisit les oreilles, semble vouloir les arracher de la tête, un froid sibérien. Sur le bas-côté de la route, les champs, les arbres, la vie, même, semblaient figés par le gel. Le givre recouvrait la campagne sombre plongée dans un épais brouillard. Des voitures roulaient au pas, comme encore engourdies par la nuit à peine achevée. Le monde s’éveillait peu à peu, alors que Micheline s’approchait de la station où elle prendrait le train.
Elle gara sa voiture dans un petit parking découvert, s’extirpa lourdement de son véhicule, claqua la portière après avoir attrapé ce sac de toile de jute, sans âge, dans lequel elle avait remisé son repas du midi. Elle n’avait pas froid.
Enfin, elle était arrivée sur le quai de gare de cette petite ville de banlieue. Le train avait un peu de retard. Des gens attendaient, s’impatientaient, même.
Alors que Micheline s’avançait vers l’extrémité opposée du quai, elle croisa une connaissance qui la salua au passage:
- Ils exagèrent, quand même... Ils pourraient nous dire pourquoi le train n’arrive pas! s’exclama la connaissance.
- Il y a longtemps que vous attendez ? demanda Micheline, alors que justement le train arrivait.
- Ah, ce n’est pas trop tôt... Avec ce froid, en plus... Et pour une explication, on pourra toujours repasser!
- Bon, je vous laisse, il faut que j’aille en tête... A bientôt ! fit Micheline, qui, pour une raison qu’elle ignorait, s’efforçait de garder un calme inhabituel alors qu’un petit agacement naissait en elle.
Sans attendre que le compartiment ne se vide des voyageurs qui descendaient, elle se faufila, bousculant les autres au passage. Avisant une place libre, Micheline s’y précipita, devançant les passagers moins chanceux. Ceux qui montaient ne l’empêcheraient pas d’arriver là où elle avait décidé d’aller. A la guerre comme à la guerre, le premier arrivé serait le premier servi; il était hors de question qu’elle reste à la traîne, car ce n’était pas son genre....