Sur la route en direction de la gare, Micheline ne remarqua même pas l'accident qui venait de se produire. Elle ne remarquait jamais rien de ce genre, ou peut-être ne voulait-elle pas remarquer, ou peut-être encore, ne voulait-elle pas s'arrêter, de manière à ne pas bousculer son emploi du temps, ses petites habitudes quotidiennes.
Il faisait un froid de canard, un de ces froids qui saisit les oreilles, semble vouloir les arracher de la tête, un froid sibérien. Sur le bas-côté de la route, les champs, les arbres, la vie, même, semblaient figés par le gel. Le givre recouvrait la campagne sombre plongée dans un épais brouillard. Des voitures roulaient au pas, comme encore engourdies par la nuit à peine achevée. Le monde s’éveillait peu à peu, alors que Micheline s’approchait de la station où elle prendrait le train.
Elle gara sa voiture dans un petit parking découvert, s’extirpa lourdement de son véhicule, claqua la portière après avoir attrapé ce sac de toile de jute, sans âge, dans lequel elle avait remisé son repas du midi. Elle n’avait pas froid.
Enfin, elle était arrivée sur le quai de gare de cette petite ville de banlieue. Le train avait un peu de retard. Des gens attendaient, s’impatientaient, même.
Alors que Micheline s’avançait vers l’extrémité opposée du quai, elle croisa une connaissance qui la salua au passage:
- Ils exagèrent, quand même... Ils pourraient nous dire pourquoi le train n’arrive pas! s’exclama la connaissance.
- Il y a longtemps que vous attendez ? demanda Micheline, alors que justement le train arrivait.
- Ah, ce n’est pas trop tôt... Avec ce froid, en plus... Et pour une explication, on pourra toujours repasser!
- Bon, je vous laisse, il faut que j’aille en tête... A bientôt ! fit Micheline, qui, pour une raison qu’elle ignorait, s’efforçait de garder un calme inhabituel alors qu’un petit agacement naissait en elle.
Sans attendre que le compartiment ne se vide des voyageurs qui descendaient, elle se faufila, bousculant les autres au passage. Avisant une place libre, Micheline s’y précipita, devançant les passagers moins chanceux. Ceux qui montaient ne l’empêcheraient pas d’arriver là où elle avait décidé d’aller. A la guerre comme à la guerre, le premier arrivé serait le premier servi; il était hors de question qu’elle reste à la traîne, car ce n’était pas son genre....